lundi 10 mars 2008

Petits secrets des urnes


Hier votation, comme disent nos amis helvètes auxquels je souhaite bien le bonjour.
Les élections, à plus d'un titre, ne manquent pas de charme. L'on retourne à l'école communale qui évoque mille menus souvenirs de ses années d'enfance: le bonnet d'âne, les bleus des bagarres dans la cour de récréation, la classe qui, ainsi que s'en rappelle Jean Cocteau dans son Livre blanc "sentait le gaz, la craie et le sperme"... Lors des élections municipales dans l'espace du repos dominical, le microcosme devient macrocosme et le plus humble village prend l'allure d'un État à lui seul...
Privilège des citoyens matinaux, nous sommes invités à participer au dépouillement du scrutin. Rien de bien palpitant au programme télévisé de ce dimanche 9 mars, nous acceptons.
Vingt heures rue Titon au bureau numéro 25, nous voici Bruno et moi, très officiellement désignés scrutateurs, ainsi que deux personnes du beau sexe. Parité exemplaire et assez représentative de notre quartier: une femme divorcée (la quarantaine, mère d'un enfant) , une jeune lesbienne sympa (écolo et branchouille, au cheveu court) et un couple bobo de pédés (séro-discordants, d'âge moyen, sans chien, ni amants). Ambiance bon enfant, nous bavardons comme des élèves bien sages en attendant l'arrivée des petites enveloppes bleues. Premier sujet de la conversation: les bulletins nuls.
-Si on trouve un billet de 200 euros on fait quoi?
-On sort immédiatement faire de la monnaie et on partage!
Puis l'un(e) de nous fit remarquer -et je l'ai vérifié ce matin- que dans la liasse distribuée aux électeurs, les professions de foi et bulletins des listes du Maire de Paris avaient été séparés des autres.
Il y eut un soir, il y eut un matin, l 'urne de plexiglas est vide. Le dépouillement proprement dit peut débuter. C'est un peu réglé comme une partie de bridge qui se jouerait en diagonale: j'ouvre l'enveloppe, déplie le bulletin et le passe à ma voisine qui en vérifie la conformité puis annonce le nom choisi par le votant, nos deux petits camarades notent ensuite chacun les résultats. Rapidement la liste Delanoë marque un pas d'avance et Patrick Bloche (qui fut coauteur et rapporteur de la proposition de loi relative au Pacte civil de solidarité-PACS) semble se placer largement en tête. Je sens que Claude-Annick Tissot va se ramasser la fessée... Satisfaction aussi de constater que le Front National va lui encore aggraver sérieusement son déficit et vider un peu plus sa tirelire, il ne récoltera pas dix voix dans notre bureau.
Si les votes blancs et nuls peuvent être considérés comme "des formes politiques de non choix ", les premiers ne sont pas reconnus comme vote exprimé et les seconds le sont pour ce qu'ils sont: nuls. Fait intéressant et que j'ignorais, les uns comme les autres sont méticuleusement collectés. Les blancs (enveloppes vides, bulletins déchirés ou rayés) sont comptabilisés. Mais chose plus inattendue et surprenante, les scrutateurs doivent ranger avec soin les bulletins nuls, selon leur nature, par catégories. Et il y en a plus d'une dizaine!!! Preuve que rien n'échappe à l'administration et que dans notre beau pays, la France, si le pouvoir change de mains, l'imagination indubitablement reste toujours au pouvoir.
Ainsi hier soir ai-je un peu pénétré les arcanes secrètes des urnes et percé quelques mystères de l'isoloir.
S'il y a -pour qui en douterait encore- un signe tangible de la fameuse et fumeuse "exception française", c'est bien là qu'on le trouve. Dans la variété infinie des bulletins nuls. Et on y trouve de tout, du plus ingénieux au plus vulgaire. L'électeur masqué, qui non sans malice a remplacé son bulletin par un ticket de Kéno et que je remercie de m'avoir permis de détendre mes muscles zygomatiques, soit assuré d'avoir fait passer son message: les élections sont une grande loterie nationale. Reçu cinq sur cinq, mais auprès de quatre personnes seulement. Gageons que dans l'hexagone d'autres scrutateurs fatigués auront pu rire encore plus que nous, en découvrant des mots d'humour, des graffitis obscènes, des photos coquines ou pornographiques et que quelques uns se seront outrés -ou ravis- de croix gammées et de feuilles de papier hygiénique... Mais quel travail ! Chacun de ces bulletins insolites et incongrus doit être remis dans son enveloppe, qu'il faut annoter selon la catégorie à laquelle il appartient (et qu'il n'est pas toujours aisé de déterminer, car quoique précis, le langage du législateur qui en a défini les termes, demeure -lui- sobrement administratif) et que les quatre scrutateurs doivent contresigner. Les bulletins nuls rejoignent les blancs dans une plus grande enveloppe, qui sera cachetée et à son tour contresignée. Il ne faut pas s'étonner alors que l'annonce des délibération, ici ou là, se fasse attendre...
Qui sait... Cette semaine, dans quelque bureau... Place Beauvau peut-être... Un fonctionnaire exercera sa sagacité pour établir des statistiques que le citoyen ordinaire ignorera à jamais.
Alors en 2012 votez! Ou ne votez pas. Maintenant en vérité, je sais, Le Pouvoir n'est pas sourd, il écoute les silences.