lundi 17 mars 2008

Ma circoncision


Station Faidherbe-Chaligny, direction Ballard. Le métropolitain sort de son tunnel, nous montons en tête. Nous nous asseyons sur les strapontins près des portes. Ligne numéro 8, les rames de modèle MF77 ont la particularité d'avoir en bout de voiture des "coins-salons": deux banquettes en vis à vis, perpendiculaires au sens de la marche. J'ai pu remarquer que souvent c'était le lieu d'élection où s'isolaient les marginaux. Un groupe d'adolescents y a pris place. Vêtus de complets-veston noirs, coiffés de chapeaux à larges bords ou de kippot couleur corbeau, ils ont les tempes garnies de péhot et portent des tsitsith, ce sont des juifs ashkénazes. Ils ne sont pas moins de huit, serrés comme du bétail, les jambes prises dans leurs bagages entassés à leurs pieds. Le tableau évoque irrésistiblement les convois de funeste mémoire.
Nous devenons le point de mire de la petite troupe. L'un de ces très jeunes gens me fixe d'un regard trop appuyé et par trop langoureux, pour ne pas me laisser deviner qu'il est probablement the pink sheep of the family. Mais les autres ricanent, nous narguent de sourires en coin et se chuchotent à l'oreille des propos qu'il valait sans doute mieux ne pas entendre. Triste confrontation de l'étoile jaune et du triangle rose. Ignoraient ils que nous fils de Sodome et eux enfants du Peuple Élu avions pour héritage, un Holocauste en commun? Que "la famille homosexuelle" - pour reprendre l'expression de Nathalie Gassel- avait précédé et côtoyé leurs familles dans les camps de la mort? Amnésie du devoir de mémoire dans cette scène insolite de l'homophobie ordinaire. Nos chemins se séparent à la Bastille, où un ange habillé d'or déploie ses ailes dans le ciel de Paris: le Génie de la Liberté.
En traversant la place me reviennent des souvenirs que j'aimerais mieux ne jamais avoir connus.
C'était en Alsace, dans le village de mon enfance. Ma maison natale était à l'angle d' un carrefour, au croisement de la rue de l'École et de la rue des Alliés. Dans la maison d'en face habitaient nos voisins les Schwob. Pour mon père, polonais naturalisé français, et de l'avis de sa belle-mère, ces gens conjuguaient deux tares: il avaient un patronyme qui dans le dialecte signifie vulgairement "boche" et surtout ils étaient juifs. Un jour, grand va et vient rue des Alliés, limousines élégantes et voitures de maître; nos voisins offrent une réception, on se presse à leur porte.
Quelle folie poussa alors mon père à commettre cet acte insensé? Il ouvrit rageusement les fenêtres, sur l'appui posât les baffles du Pick-up et lança à plein volume un disque de chants de l'armée du Troisième Reich. Tout le quartier résonnait de sinistres "haili haila hailo .hahahahahah". Il était fier et satisfait de lui. Pourtant il se rappelait bien d'avoir vu tout gosse, à Moirans en Montagne, les SS fusiller des otages. Pour l'exemple. Parce que les habitants avaient refusé de dénoncer à la Gestapo des Résistants. J'avais honte.
Ironie du destin, dix ans plus tard mon père demanda à être admis en Franc Maçonnerie. Le soir de son initiation, l'homme qui lui retira le bandeau des yeux et qui solennellement le reconnaissait pour Frère, n'était autre que Monsieur Schwob, le voisin.
Il y a quelques années j'ai interrogé mon père sur la raison de son geste. Monsieur Schwob ne lui avait rien fait. Alors pourquoi? Pourquoi l'odieux? "Par atavisme" me répondit-il". Les polaks n'aiment pas les juifs.
Mon grand-père était né à Częstochowa où la basilique du monastère de Jasna Góra abrite la Vierge Noire. L'image la plus sainte de Pologne et son symbole même. La Vierge Noire connut une histoire mouvementée ponctuée de vols. Son dernier ravisseur était un proche ancêtre de ma grand-mère, qui se plaisait à raconter que son parent repentit demanda à être inhumé sur le chemin du monastère, afin que chaque pèlerin puisse fouler aux pieds son corps méprisable... Une reproduction de l'icône vénérée veillait sur le lit conjugal et les amours de mes grands-parents. Balbine était catholique et Léopold était communiste. Il n'allait jamais à l'église, sinon pour les baptêmes, les communions, les mariages et les enterrements. Et de même -j'en ai eu la révélation tout récemment- une fois l'an, se rendait à la synagogue où son fils, mon père, devait l'accompagner...
A sa retraite, mon grand-père n'eut d'autre souci que d'honorer la mémoire de ses parents et d'offrir à leurs dépouilles une tombe digne de sa réussite d'émigré. Je me souviens d'en avoir vu une photo prise lors de son dernier voyage au pays de nos racines. Longtemps j'ai ignoré où se trouvait cette tombe où j'aurais aimé rapporter ses cendres et si elle existait encore.
Internet m'a appris où exactement elle se situait. Et je l'ai dit à mon père, avant que la maladie d'Alzheimer ne lui ôte toute sa conscience et le prive d'un ultime remord.
Elle n'a pas disparu et se dresse toujours à Częstochowa.
Dans un cimetière juif.

lundi 10 mars 2008

Petits secrets des urnes


Hier votation, comme disent nos amis helvètes auxquels je souhaite bien le bonjour.
Les élections, à plus d'un titre, ne manquent pas de charme. L'on retourne à l'école communale qui évoque mille menus souvenirs de ses années d'enfance: le bonnet d'âne, les bleus des bagarres dans la cour de récréation, la classe qui, ainsi que s'en rappelle Jean Cocteau dans son Livre blanc "sentait le gaz, la craie et le sperme"... Lors des élections municipales dans l'espace du repos dominical, le microcosme devient macrocosme et le plus humble village prend l'allure d'un État à lui seul...
Privilège des citoyens matinaux, nous sommes invités à participer au dépouillement du scrutin. Rien de bien palpitant au programme télévisé de ce dimanche 9 mars, nous acceptons.
Vingt heures rue Titon au bureau numéro 25, nous voici Bruno et moi, très officiellement désignés scrutateurs, ainsi que deux personnes du beau sexe. Parité exemplaire et assez représentative de notre quartier: une femme divorcée (la quarantaine, mère d'un enfant) , une jeune lesbienne sympa (écolo et branchouille, au cheveu court) et un couple bobo de pédés (séro-discordants, d'âge moyen, sans chien, ni amants). Ambiance bon enfant, nous bavardons comme des élèves bien sages en attendant l'arrivée des petites enveloppes bleues. Premier sujet de la conversation: les bulletins nuls.
-Si on trouve un billet de 200 euros on fait quoi?
-On sort immédiatement faire de la monnaie et on partage!
Puis l'un(e) de nous fit remarquer -et je l'ai vérifié ce matin- que dans la liasse distribuée aux électeurs, les professions de foi et bulletins des listes du Maire de Paris avaient été séparés des autres.
Il y eut un soir, il y eut un matin, l 'urne de plexiglas est vide. Le dépouillement proprement dit peut débuter. C'est un peu réglé comme une partie de bridge qui se jouerait en diagonale: j'ouvre l'enveloppe, déplie le bulletin et le passe à ma voisine qui en vérifie la conformité puis annonce le nom choisi par le votant, nos deux petits camarades notent ensuite chacun les résultats. Rapidement la liste Delanoë marque un pas d'avance et Patrick Bloche (qui fut coauteur et rapporteur de la proposition de loi relative au Pacte civil de solidarité-PACS) semble se placer largement en tête. Je sens que Claude-Annick Tissot va se ramasser la fessée... Satisfaction aussi de constater que le Front National va lui encore aggraver sérieusement son déficit et vider un peu plus sa tirelire, il ne récoltera pas dix voix dans notre bureau.
Si les votes blancs et nuls peuvent être considérés comme "des formes politiques de non choix ", les premiers ne sont pas reconnus comme vote exprimé et les seconds le sont pour ce qu'ils sont: nuls. Fait intéressant et que j'ignorais, les uns comme les autres sont méticuleusement collectés. Les blancs (enveloppes vides, bulletins déchirés ou rayés) sont comptabilisés. Mais chose plus inattendue et surprenante, les scrutateurs doivent ranger avec soin les bulletins nuls, selon leur nature, par catégories. Et il y en a plus d'une dizaine!!! Preuve que rien n'échappe à l'administration et que dans notre beau pays, la France, si le pouvoir change de mains, l'imagination indubitablement reste toujours au pouvoir.
Ainsi hier soir ai-je un peu pénétré les arcanes secrètes des urnes et percé quelques mystères de l'isoloir.
S'il y a -pour qui en douterait encore- un signe tangible de la fameuse et fumeuse "exception française", c'est bien là qu'on le trouve. Dans la variété infinie des bulletins nuls. Et on y trouve de tout, du plus ingénieux au plus vulgaire. L'électeur masqué, qui non sans malice a remplacé son bulletin par un ticket de Kéno et que je remercie de m'avoir permis de détendre mes muscles zygomatiques, soit assuré d'avoir fait passer son message: les élections sont une grande loterie nationale. Reçu cinq sur cinq, mais auprès de quatre personnes seulement. Gageons que dans l'hexagone d'autres scrutateurs fatigués auront pu rire encore plus que nous, en découvrant des mots d'humour, des graffitis obscènes, des photos coquines ou pornographiques et que quelques uns se seront outrés -ou ravis- de croix gammées et de feuilles de papier hygiénique... Mais quel travail ! Chacun de ces bulletins insolites et incongrus doit être remis dans son enveloppe, qu'il faut annoter selon la catégorie à laquelle il appartient (et qu'il n'est pas toujours aisé de déterminer, car quoique précis, le langage du législateur qui en a défini les termes, demeure -lui- sobrement administratif) et que les quatre scrutateurs doivent contresigner. Les bulletins nuls rejoignent les blancs dans une plus grande enveloppe, qui sera cachetée et à son tour contresignée. Il ne faut pas s'étonner alors que l'annonce des délibération, ici ou là, se fasse attendre...
Qui sait... Cette semaine, dans quelque bureau... Place Beauvau peut-être... Un fonctionnaire exercera sa sagacité pour établir des statistiques que le citoyen ordinaire ignorera à jamais.
Alors en 2012 votez! Ou ne votez pas. Maintenant en vérité, je sais, Le Pouvoir n'est pas sourd, il écoute les silences.

lundi 3 mars 2008

Bareback Mountain

Dans une interview à l'hebdomadaire Le Nouvel Observateur mon médecin traitant, le docteur Myriam Kirtstetter déclarait: "Ce qui ne fonctionne plus, ce sont les messages de prévention. L'impact des associations et des pouvoirs publics sur la prise en compte du sida dans notre société n'est plus assez fort". La prévention capote. Les campagnes d'information des diverses associations de lutte contre la maladie sont aujourd'hui inefficaces. L'an dernier 81% des jeunes français entre 18 et 24 ans disaient avoir peur du sida, mais il étaient à peine 10% à avoir fait le test de dépistage. Les messages ne passent plus. Mais cela les acteurs de la prévention veulent l'ignorer et lorsqu'on les interpelle sur cette douloureuse question, ils n'ont d'autre souci que trouver des mots pour justifier leurs politiques obsolètes. L'idée qu'il leur faudrait revoir leur pédagogie ne les effleure même pas.
Le Ministre de la Santé, ne cache pas son inquiétude vis-à-vis des populations les plus touchées par l'épidémie et en premier lieu, les homosexuels. Selon Roselyne Bachelot "la seule population pour laquelle on n'observe pas de diminution des nouveaux diagnostics de contamination". En effet, plus d'une découverte sur quatre concerne une personne contaminée par rapports homosexuels. A ce constat Madame Bachelot ajoute que les prises de risques conscientes sont nombreuses. La pratique du bareback s'est banalisée. Petit exemple. Sur les 36800 membres d'un sex club en ligne, 7343 individus négocient le port du préservatif, 1635 d'entre eux recherchent des rapports non protégés et 289 acceptent uniquement ceux là. Un récent communiqué de l' Institut de Veille Sanitaire conclut avec optimisme que "la diffusion des nouvelles associations d'antirétroviraux, dans la population des séropositifs, a eu pour conséquence une diminution importante du nombre de nouveaux cas de sida et de décès". Une nouvelle qui n'encourage guère à la vigilance. Pourtant la pandémie continue à tuer plus de 5.700 personnes chaque jour. Sur les 46000 cas de sida déclarés dans l'hexagone depuis le début l'épidémie environ 20000 personnes seraient encore en vie. Ces chiffres permettent-ils vraiment de crier victoire et d'affirmer sans honte qu'aujourd'hui on ne meurt plus du sida?
Aujourd'hui on ne meurt plus du sida. Parait-il. Ce n'est qu'une demi vérité et ce qui est à moitié faux reste un mensonge. Pieux mensonge, pour que leurs chers patients ne vivent pas dans la hantise et l'angoisse, que l'on entend de la bouche des médecin eux mêmes. Et le mien n'y échappe pas. Car de la mort dans notre société occidentale moderne qui place l'enfance et le jeunisme au sommet des valeurs suprêmes, on ne veut pas en parler. Comme le dit si bien Jean Clair dans un petit livre dont je viens de terminer la lecture, "à l'entrée dans la vie l'escalier est d'honneur, mais la sortie est dérobée". Exit donc les cortèges funèbres et leurs pompes. Vient-on à apprendre un décès qu'aussitôt l'imbécile vous lance the show must go on!. C'est comme si la mort n'existait pas. Nous avons balayé bien des tabous, mais pas celui-là. Ainsi que l' écrivait une des mes amies, évoquer la mort est parfaitement obscène!
Dans une bande-dessinée de de Ralph Kônig, Paul Padach demande:"Vouloir rester jeune et en bonne santé, s'amuser et baiser !! Et tout ça pour l'éternité !! Est-ce donc trop demander ?". Aujourd'hui Paul peut être rassuré: Oui c'est possible! Selon une étude suisse les séropositifs sous traitement à charge virale indétectable sont non contaminants. Un nouvel espace de plaisir s’ouvre aux couples sans distinction, qu'il soient sérodiscordants ou non. Et le langage des acteurs de la prévention fleurit de nouveaux termes tels que, traitement post ou pré-exposition, réduction des risques et sécurité négociée... Résolument nous vivons une époque moderne et le progrès ne s'arrête jamais. La sottise non plus. Nous apprenions l'an dernier qu'une autre étude, menée par des scientifiques d'outre atlantique, aurait démontré que les hommes circoncis avaient moins de risques de contracter le virus HIV que ceux qui ne l'étaient pas. L'étude toutefois ne précisait pas la nature exacte des pratiques sexuelles de ces personnes. Faisons nous donc circoncire comme Dieu l'a commandé à Moïse... et advienne que pourra.
J'avais du mal à l'admettre, mais c'est bien l'arrivée des trithérapies qui a engendré le triste phénomène du bareback. Un correspondant anonyme m'écrivait la semaine passée; " Chacun choisit sa vie comme il en a envie. Le seul bémol c'est qu'il faut prendre des antirétroviraux. Mon plaisir c'est de baiser des lopes noKapot au jus. Quand tu arrives à un âge moyen proche de la cinquantaine, il faut se lâcher complètement". En objet de son mail il avait mis ce "c'est mon choix" qu'au nom de la liberté de l'individu, si souvent on m'a jeté à la figure comme une tarte à la crème...Son toubib, comme le mien, lui avait dit -bis repetita- qu'on ne meurt plus de la maladie des damnés d'amour. Personnellement je reste dans le doute et je crois plus sage de m'y tenir. Et j'ai interrogé Myriam Kirstetter après le décès d'Arnaud Marty Lavauzelle en lui demandant pourquoi elle m'avait dit lors d'une consultation "on ne meurt plus du sida aujourd'hui". Sa réponse m'a laissé sans voix. "Mais il était malade depuis très longtemps" me dit-elle. Depuis vingt ans en effet. Champagne pour tout le monde! J'ai encore probablement une belle douzaine d'années devant moi. Il y a donc bien toujours et encore une dead line. La vie n'est pas un long fleuve tranquille mais une maladie mortelle sexuellement transmissible. On ne guérit pas.